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Le chaudron du diable
Moncef Marzouki
Le
25 septembre dernier, Les autorités tunisiennes ont annulé
la cérémonie de clôture des jeux méditerranéens en
signe de sympathie vis à vis de l’Amérique endeuillée
par les attentats terroristes du 11 septembre.
Le geste s’inscrivait aussi dans une série de
manifestations empressées de solidarité, pour ne pas dire
d’offre de service.
L’humeur de l’opinion publique, elle, était aux
antipodes.
Devant un stade survolté, Habib Ammar le président de ces
jeux demanda à la foule une minute de silence en souvenir
des victimes.
La réaction de cette dernière fut aussi unanime que
grossière : sifflements, quolibets, insultes.
On n’entendait que les cris du genre : ils l’ont bien
cherchée, ils l’ont bien méritée, c’est le châtiment
de leur arrogance, de leur injustice, de leur mépris.
Un vrai camouflet pour le pouvoir, et une réaction
viscérale d’hostilité anti-américaine qui en dit long
à la fois sur les sentiments de la rue, et sur le divorce
profond entre elle et le pouvoir censé la représenter.
Autre signe qui ne trompe pas. Les casquettes de Base-ball,
les T-shirt aux couleurs de l’Oncle Sam, ont disparu comme
par magie de l’accoutrement habituel de nos adolescents.
En Palestine, des manifestations de joie ont parcouru les
rues des villes et des bourgades à l’annonce des
attentats. Mais Yasser Arafat s’empressa d’organiser des
manifestations de deuil hypocrite et poussa le zèle jusqu’à
aller donner son sang pour les victimes américaines.
Le même scénario à de variantes prés, s’est joué
partout : Les régimes d’un côté, la rue de l’autre.
Au Pakistan, Musharraf se résout à jouer le jeu de la
coalition anti-terroriste, mais la foule manifeste
violemment son anti-américanisme à Karachi ou à Peshawar,
et prépare à Oussama Ben laden le statut du héros et du
martyr qu’il va incarner demain pour des millions de
musulmans.
Le plus étonnant c’est que les Egyptiens, comme les
Algériens, dont on oublie de dire qu’ils sont les
principales victimes du terrorisme islamiste, aient réagi
de la même façon. Ils ont préféré ignorer l’origine
des attentats pour ne voir que l’Amérique blessée
goûtant enfin à ce dont ils souffrent depuis tant d’années.
L’attitude des uns et des autres est d’autant plus
étonnante que rien n’est plus étranger à la mentalité
arabo-musulmane que ces pratiques de violence incontrôlée
*
Peu de gens réalisent aussi bien en Occident, que de ce
côté-ci de la Méditerranée à quel point le terrorisme
banal et son paroxysme , le suicide commandé, sont pour
nous des comportements totalement étranges et étrangers.
Ils sont si nouveaux que la langue a du mal à trouver des
termes pour les désigner. Ainsi le mot terrorisme en arabe
est une traduction littérale des langues occidentales et n’a
aucune historicité. Il en va de même du comportement
Kamikaze qui a actuellement au moins trois termes pour le
désigner dont celui de ‘’suicidaire’’.
Or en l’Islam, le suicide est la pire offense qu’on
puisse faire à Dieu.
En réalité le premier comportement a été importé d’Occident
et de Russie et le second du Japon
Dans l’éthique militaire arabe, on ne s’en prend pas
aux femmes, aux enfants, aux arbres. Au moment des pires
guerres comme celles contre les croisés, les Mongols, ou
plus récemment les luttes de libération nationale, on n’a
jamais signalé de comportement Kamikaze. On va à la guerre
pour se battre vaillamment, vaincre, survivre, et non pour s’offrir
en holocauste.
Egorger des femmes et des enfants, avec la sauvagerie
coutumière des attentats en Algérie ou défiler drapé d’un
linceul annonçant la mort programmée comme en Palestine,
sont des symptômes nouveaux d’un mal profond fait de
frustration, de colère de la haine, et signant l’éloignement
brutal de l’esprit de cet Islam qu’on prétend
défendre, voire incarner.
Ce sont surtout des réponses folles et désespérées à
des situations paraissant sans issue et dans lesquelles les
peuples du sud se débattent sans espoir d’une solution
la réaction de la rue, peut s’expliquer , sachant
pertinemment qu’expliquer ne veut pas dire justifier mais
simplement essayer de comprendre une position qui peut
paraître aberrante, inhumaine, voire non civilisée.
Bien que bâillonnés par leurs dictatures, les peuples
arabes, pour ne parler que d’eux, n’en ont pas moins une
opinion publique.
Celle -ci est forgée comme en Occident par les media. La
révolution technologique a permis à ces peuples de se
libérer de l’information débilitante de leur
télévision nationale .
Une chaîne indépendante, comme ‘’Eljazira‘’ basée
à Qatar, et dont le professionnalisme ne le cède en rien
à celui de CNN ou de la BBC, apporte depuis plus d’un an
et chaque soir dans des millions foyers arabes, les images
traumatisantes du lot de la journée en enfants palestiniens
tués, en femmes hurlant sur les décombres de leurs maisons
détruites par l’armée israélienne, en cercueils
promenés à travers la ville en deuil perpétuel.
Les insoutenables images des enfants irakiens cachectiques,
mourant de faim et de maladies bénignes faute de
médicaments essentiels, aggravent les sentiments d’impuissance,
d’humiliation, de rage contenue face à l’insolente
arrogance de ces nouveaux maîtres du monde.
Oussama Ben laden dans une interview explosive à ‘’El
Jazira’’ diffusée le 20 septembre a su toucher juste,
en parlant de la terre du prophète, devenue depuis la
guerre du golfe, un protectorat américain. Les chrétiens
peuvent-ils imaginer un seul instant une garnison musulmane
protégeant le Vatican ?
Or Le traumatisme par l’image, va s’aggraver avec les
frappes à venir sur l’Afghanistan.
On en a déjà un avant -goût, avec la détresse des
réfugiés à la frontière pakistanaise. Reste à servir
les cadavres et les ruines.
Si on y ajoute les lapsus de Bush parlant de croisade, les
propos irresponsables des Berlusconi à propos de la
supériorité occidentale sur les musulmans, l’amalgame et
la maladresse, on voit que les ingrédients ont été
rassemblés pour un beau chaudron du diable, et que le
terrorisme a plus d’avenir qu’on le croit.
Parmi ces ingrédients, le plus dangereux est sans doute la
remise en selle des dictatures arabes.
En Tunisie, les thuriféraires du régime ont sauté sur l’occasion
pour vanter la clairvoyance de Ben Ali qui a éradiqué le
terrorisme par les moyens qu’on sait, donnant un exemple,
hélas non suivi par les Occidentaux, mais qui peuvent
encore se rattraper.
Ils oublient de dire que le mouvement Islamiste ’’’Ennahda’’
n’a pas été mis sur la liste américaine des mouvements
terroristes et pour cause .Il s’agissait dés le départ d’un
parti politique et pacifique. Ils oublient de rappeler aussi
que c’est aux démocrates que Ben Ali livre depuis dix ans
une guerre sans merci.
Mieux, la presse du régime nous apprend régulièrement que
les Américains sont prêts à renoncer à leurs libertés
civiques en échange de la sécurité. A quoi bon donc les
réclamer ici ? Du coup tous les militants des droits de l’homme
ont été soumis depuis deux semaines, à une surveillance
policière qui les met de facto en résidence surveillée.
Il n’y a donc pas que la rue qui en veut à l’Occident.
Les
démocrates arabes ont eux aussi leurs griefs.
Comment justifier son appui qui ne s’est jamais démenti
à des régi mes dictatoriaux et corrompus ? Ces démocrates
se sentent profondément trahis dans leur volonté de faire
de la démocratie une valeur universelle. L’aveuglement de
l’Occident les révolte, tant il est clair pour eux qui
vivent et se battent sur place, que c’est la dictature et
la corruption qui génèrent tout ce dont l’Occident ne
veut pas : L’émigration et le terrorisme.
Or les dictatures arabes, sans projet interne hormis celui
de durer par tous les moyens se mettent à rêver d’un
nouveau rôle, qui en feraient les supplétifs de l’Occident
dans sa croisade contre le terrorisme.
De la façon ou la crise est traitée, nous allons tous
droit dans le mur.
Les régimes arabes, s’ils arrivent à se faire tout
pardonner, pour services policiers rendus, vont étouffer
encore plus leurs peuples, aggravant les causes
structurelles qui donnent naissance à l’émigration et au
terrorisme.
Les frappes occidentales vont chauffer à blanc des
populations arabes et musulmanes qui ne supportent plus de
voir s’ajouter l’insulte à l’injustice .
Si l’on transpose le traumatisme par l’image aux
populations occidentales , elles aussi chauffées à blanc
par des agressions dont elles ne comprennent ni le sens , ni
l’objectif , on voit ou tout cela mène .
C’est tout ce processus fou qu’il nous faut désamorcer,
avant qu’une réaction en chaîne ne nous projette tous
dans des lendemains qui détonnent et déchantent
Libération
du 09 octobre 2001
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