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Le monde après le 11 septembre 2001 !

Le monde n’est plus ce qu’il était avant le 11 septembre. C’est l’Amérique qui a été touchée certes, mais le monde a changé. La Tunisie n’est pas en reste.

Ce nouveau bouleversement du monde appelle les Tunisiens à débattre de leur avenir. Cette rubrique est une tribune libre pour tous ceux qui veulent apporter un éclairage sur l’après 11 septembre. A vos plumes internautes !

Nous ouvrons le débat avec l'article du Docteur Moncef Marzouki intitulé : Le chaudron du diable  paru le 09 octobre dans le quotidien français Libération  

 Le chaudron du diable

Moncef Marzouki 

Le 25 septembre dernier, Les autorités tunisiennes ont annulé la cérémonie de clôture des jeux méditerranéens en signe de sympathie vis à vis de l’Amérique endeuillée par les attentats terroristes du 11 septembre.
Le geste s’inscrivait aussi dans une série de manifestations empressées de solidarité, pour ne pas dire d’offre de service.
L’humeur de l’opinion publique, elle, était aux antipodes.
Devant un stade survolté, Habib Ammar le président de ces jeux demanda à la foule une minute de silence en souvenir des victimes.
La réaction de cette dernière fut aussi unanime que grossière : sifflements, quolibets, insultes.
On n’entendait que les cris du genre : ils l’ont bien cherchée, ils l’ont bien méritée, c’est le châtiment de leur arrogance, de leur injustice, de leur mépris.
Un vrai camouflet pour le pouvoir, et une réaction viscérale d’hostilité anti-américaine qui en dit long à la fois sur les sentiments de la rue, et sur le divorce profond entre elle et le pouvoir censé la représenter.
Autre signe qui ne trompe pas. Les casquettes de Base-ball, les T-shirt aux couleurs de l’Oncle Sam, ont disparu comme par magie de l’accoutrement habituel de nos adolescents.
En Palestine, des manifestations de joie ont parcouru les rues des villes et des bourgades à l’annonce des attentats. Mais Yasser Arafat s’empressa d’organiser des manifestations de deuil hypocrite et poussa le zèle jusqu’à aller donner son sang pour les victimes américaines.
Le même scénario à de variantes prés, s’est joué partout : Les régimes d’un côté, la rue de l’autre.
Au Pakistan, Musharraf se résout à jouer le jeu de la coalition anti-terroriste, mais la foule manifeste violemment son anti-américanisme à Karachi ou à Peshawar, et prépare à Oussama Ben laden le statut du héros et du martyr qu’il va incarner demain pour des millions de musulmans.
Le plus étonnant c’est que les Egyptiens, comme les Algériens, dont on oublie de dire qu’ils sont les principales victimes du terrorisme islamiste, aient réagi de la même façon. Ils ont préféré ignorer l’origine des attentats pour ne voir que l’Amérique blessée goûtant enfin à ce dont ils souffrent depuis tant d’années.
L’attitude des uns et des autres est d’autant plus étonnante que rien n’est plus étranger à la mentalité arabo-musulmane que ces pratiques de violence incontrôlée
*
Peu de gens réalisent aussi bien en Occident, que de ce côté-ci de la Méditerranée à quel point le terrorisme banal et son paroxysme , le suicide commandé, sont pour nous des comportements totalement étranges et étrangers.
Ils sont si nouveaux que la langue a du mal à trouver des termes pour les désigner. Ainsi le mot terrorisme en arabe est une traduction littérale des langues occidentales et n’a aucune historicité. Il en va de même du comportement Kamikaze qui a actuellement au moins trois termes pour le désigner dont celui de ‘’suicidaire’’.
Or en l’Islam, le suicide est la pire offense qu’on puisse faire à Dieu.
En réalité le premier comportement a été importé d’Occident et de Russie et le second du Japon
Dans l’éthique militaire arabe, on ne s’en prend pas aux femmes, aux enfants, aux arbres. Au moment des pires guerres comme celles contre les croisés, les Mongols, ou plus récemment les luttes de libération nationale, on n’a jamais signalé de comportement Kamikaze. On va à la guerre pour se battre vaillamment, vaincre, survivre, et non pour s’offrir en holocauste.
Egorger des femmes et des enfants, avec la sauvagerie coutumière des attentats en Algérie ou défiler drapé d’un linceul annonçant la mort programmée comme en Palestine, sont des symptômes nouveaux d’un mal profond fait de frustration, de colère de la haine, et signant l’éloignement brutal de l’esprit de cet Islam qu’on prétend défendre, voire incarner.
Ce sont surtout des réponses folles et désespérées à des situations paraissant sans issue et dans lesquelles les peuples du sud se débattent sans espoir d’une solution
la réaction de la rue, peut s’expliquer , sachant pertinemment qu’expliquer ne veut pas dire justifier mais simplement essayer de comprendre une position qui peut paraître aberrante, inhumaine, voire non civilisée.
Bien que bâillonnés par leurs dictatures, les peuples arabes, pour ne parler que d’eux, n’en ont pas moins une opinion publique.
Celle -ci est forgée comme en Occident par les media. La révolution technologique a permis à ces peuples de se libérer de l’information débilitante de leur télévision nationale .
Une chaîne indépendante, comme ‘’Eljazira‘’ basée à Qatar, et dont le professionnalisme ne le cède en rien à celui de CNN ou de la BBC, apporte depuis plus d’un an et chaque soir dans des millions foyers arabes, les images traumatisantes du lot de la journée en enfants palestiniens tués, en femmes hurlant sur les décombres de leurs maisons détruites par l’armée israélienne, en cercueils promenés à travers la ville en deuil perpétuel.
Les insoutenables images des enfants irakiens cachectiques, mourant de faim et de maladies bénignes faute de médicaments essentiels, aggravent les sentiments d’impuissance, d’humiliation, de rage contenue face à l’insolente arrogance de ces nouveaux maîtres du monde.
Oussama Ben laden dans une interview explosive à ‘’El Jazira’’ diffusée le 20 septembre a su toucher juste, en parlant de la terre du prophète, devenue depuis la guerre du golfe, un protectorat américain. Les chrétiens peuvent-ils imaginer un seul instant une garnison musulmane protégeant le Vatican ?
Or Le traumatisme par l’image, va s’aggraver avec les frappes à venir sur l’Afghanistan.
On en a déjà un avant -goût, avec la détresse des réfugiés à la frontière pakistanaise. Reste à servir les cadavres et les ruines.
Si on y ajoute les lapsus de Bush parlant de croisade, les propos irresponsables des Berlusconi à propos de la supériorité occidentale sur les musulmans, l’amalgame et la maladresse, on voit que les ingrédients ont été rassemblés pour un beau chaudron du diable, et que le terrorisme a plus d’avenir qu’on le croit.
Parmi ces ingrédients, le plus dangereux est sans doute la remise en selle des dictatures arabes.
En Tunisie, les thuriféraires du régime ont sauté sur l’occasion pour vanter la clairvoyance de Ben Ali qui a éradiqué le terrorisme par les moyens qu’on sait, donnant un exemple, hélas non suivi par les Occidentaux, mais qui peuvent encore se rattraper.
Ils oublient de dire que le mouvement Islamiste ’’’Ennahda’’ n’a pas été mis sur la liste américaine des mouvements terroristes et pour cause .Il s’agissait dés le départ d’un parti politique et pacifique. Ils oublient de rappeler aussi que c’est aux démocrates que Ben Ali livre depuis dix ans une guerre sans merci.
Mieux, la presse du régime nous apprend régulièrement que les Américains sont prêts à renoncer à leurs libertés civiques en échange de la sécurité. A quoi bon donc les réclamer ici ? Du coup tous les militants des droits de l’homme ont été soumis depuis deux semaines, à une surveillance policière qui les met de facto en résidence surveillée.
Il n’y a donc pas que la rue qui en veut à l’Occident. Les démocrates arabes ont eux aussi leurs griefs.
Comment justifier son appui qui ne s’est jamais démenti à des régi mes dictatoriaux et corrompus ? Ces démocrates se sentent profondément trahis dans leur volonté de faire de la démocratie une valeur universelle. L’aveuglement de l’Occident les révolte, tant il est clair pour eux qui vivent et se battent sur place, que c’est la dictature et la corruption qui génèrent tout ce dont l’Occident ne veut pas : L’émigration et le terrorisme.
Or les dictatures arabes, sans projet interne hormis celui de durer par tous les moyens se mettent à rêver d’un nouveau rôle, qui en feraient les supplétifs de l’Occident dans sa croisade contre le terrorisme.
De la façon ou la crise est traitée, nous allons tous droit dans le mur.
Les régimes arabes, s’ils arrivent à se faire tout pardonner, pour services policiers rendus, vont étouffer encore plus leurs peuples, aggravant les causes structurelles qui donnent naissance à l’émigration et au terrorisme.
Les frappes occidentales vont chauffer à blanc des populations arabes et musulmanes qui ne supportent plus de voir s’ajouter l’insulte à l’injustice .
Si l’on transpose le traumatisme par l’image aux populations occidentales , elles aussi chauffées à blanc par des agressions dont elles ne comprennent ni le sens , ni l’objectif , on voit ou tout cela mène .
C’est tout ce processus fou qu’il nous faut désamorcer, avant qu’une réaction en chaîne ne nous projette tous dans des lendemains qui détonnent et déchantent

Libération du 09 octobre 2001

Lisez aussi pour Dr. Marzouki : Ni jihad , ni croisade, la solidarité obstinément

 

  
  
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